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mercredi 20 avril 2011

4_Mme Lambrin



Nous habitions au premier étage en fond de cour. Au rez de chaussez, Madame Lambrin, la propriétaire, une vieille dame avec tout ce que l'âge peu apporter comme troubles, elle souffrait de quelques insuffisances auditives, de la vue, et d'une mémoire qui lui jouait des tours. C'était dans son petit jardin qu'on la voyait le plus souvent, derrière le bâtiment, un potager et des fleurs. En saison froide elle vaquait à l'intérieur, dans son appartement. De temps à autre son fils venait lui rendre visite, un financier vivant à Londres. Depuis longtemps il lui proposait le confort d'un lieu moins modeste, mais Madame Lambrin insistait à vivre l'endroit qui était toute sa vie depuis son mariage. Il respectait son choix, il savait qu'il n'y avait rien à faire, que le bonheur de sa mère se trouvait dans ses habitudes, ses souvenirs. Elle était fière de son fils unique, bien qu'il ne promettait pas une descendance, il était marié.
Madame Lambrin me souriait quand je la croisais aux abords de son logis, je lui répondais par un sourire, "Bonjour Madame".
Je revenais d'une course à l'épicerie du quartier. "Pourquoi es tu si triste ?" me demanda t elle. Elle m'invita chez elle manger du chocolat. J'hésitais, j'avais peur que ma mère apprenne que j'ai dévié de l'itinéraire, mais bon, j'étais chez la voisine, et c'était la propriétaire.
Quand j'avais à prendre une décision, je réfléchissais plus d'une fois aux conséquences, surtout quand ça faisait longtemps qu'on avait pas corrigé mon derrière, au moindre écart ma mère me rappelait comment on se tient. Je venais de me faire rosser hier, et pour si peu, ma mère n'en ferait rien, elle exprimerait quelques insatisfactions tout au plus. Non je ne me ferais pas gronder, elle n'en saurait rien, je ne resterais pas longtemps, juste quelques minutes, le temps d'engloutir un chocolat ou deux.
Je suivi Madame Lambrin tout en expliquant à la sourde oreille que je n'avais pas beaucoup de temps.
Chez la vieille dame, c'était plein d'antiquités que lui fournissait son neveux antiquaire, il louait chez sa tante le rez de chaussez de l'immeuble en face, celui côté rue.
Madame Lambrin alla prendre et ajuster son appareil auditif, sans lequel elle n'entendait presque rien. On devait lui crier près de son oreille valide pour communiquer quand elle ne portait pas sa prothèse. Le monde devait lui sembler bien calme, dès fois elle était triste, le regard pointant dans le vide, comme si il n'y avait rien, comme si elle était seule, que personne ne faisait attention à elle, comme si elle pensait à la fin.
J'avais oublié de faire attention en m'asseyant, je me remis debout droite, d'un coup, comme si on m'avait brûlé, puis je me rassis plus prudemment face à la dame. Elle me sourit à nouveau, avec à la fois une certaine compassion et un amusement. Je la senti complice de ce qui m'était arrivé, j'en avait honte. Comment j'avais peu oublié de le cacher, je rougissais.
"Tu as reçu une fessée ?" me demanda Madame Lambrin.
"Non Madame", je mentais, j'en rougissais d'avantage. Elle continua son questionnement qui me mettait mal à l'aise, j'avais envie de partir sur le champs, mais ç'était lui avouer qu'elle avait raison, et ça ne se faisait pas de partir comme ça, on devait en demander la permission.
Maintenant elle demandait si c'était mon père ou ma mère qui me fessait.
"Ma mère", je répondis brièvement. Ca continuait, j'avais une boule dans l'estomac, et envie de partir ou de fondre en larmes. Est ce qu'elle me donnait le martinet ? Je ne savais pas ce que ça voulait dire le martinet. Madame Lambrin alla chercher une boite de chocolats, je me détendais.
Elle passa aux confidences, quand elle avait mon age, son papa lui donnait le martinet quand elle n'était pas sage, et c'était pour son bien, je comprendrais plus tard, aujourd'hui je devais être sage pour ne pas être punie. C'est longtemps après que son histoire éveilla en moi quelques excitations. Les chocolats étaient délicieux, des meilleurs que j'ai mangé à cette époque, au lait, fourrés de praliné et de noisettes. Elle m'invita à la suivre dans une chambre, elle ouvrit un tiroir et en tira un instrument que je voyais pour la première fois. "C'est un martinet" me dit elle, elle fit siffler l'instrument dans l'air, je me raidis, morte de peur. Si elle ne me barrait pas le chemin, je me serais sauvée. Sur un ton mielleux elle répéta sa question "C'est pas avec ça qu'elle te puni ta maman ?", "Non Madame, avec la ceinture" répondis je. "Je l'offrirais à ta mère, il ne sert plus ici", elle prononça ces mots dans un naturel des plus commun, avec la certitude de faire une action généreuse, j'étais aux bords des larmes à nouveau.
Madame Lambrin m'invita à finir les chocolats avants de partir, elle me promit aussi de m'offrir une boite des mêmes. Je me retenais de lui demander, quand j'aurais fini mon thé j'oserais.
En sortant, angoissée, sur un ton des plus résigné, je priais Madame de pas donner le martinet à ma mère. Elle accepta à la condition que je sois sage et que je vienne lui rendre visite plus souvent.
Au retour ma mère gronda mon retard, est ce que j'en avais pas reçu assez hier ? Est ce qu'on doit en reparler ? C'était Madame Lambrin, elle voulait me parler, j'expliquais, une des rare fois où ma mère acquiesça sans répondre.
Comme après chaque course, je présentais le ticket, on faisait l'inventaire et les comptes, au centime près je rendais la monnaie. J'avais déjà eu droit à une leçon sur l'exactitude, l'inattention, l'argent ne tombait pas du ciel, et je devais le recompter quand on me le rend.
J'avais aveuglément accepté mon dût, il manquait dix centimes dans ma bourse, ça a fait toute un histoire quand je suis rentrée. Depuis, plusieurs fois je recomptais avant d'accepter, à la moindre erreur, plus souvent de ma part, j'étais en panique.
Les visites chez Madame Lambrin ne durèrent que quelques mois, la vieille dame perdait peu à peu son autonomie, et son fils décida conjointement qu'il serait plus sur de la placer en retraite, dans une maison spécialisée, un endroit chic qu'il payait certainement une fortune, j'en eu quelques échos par ma mère qui ne fit pas indifférente au sort de la vieille dame.
Son appartement resta dans le même état, inhabité, elle pouvait croire qu'en des jours meilleurs son logis l'attendait.


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